La crise Biélorusse de 2020 (partie I)

People take part in a protest against the presidential election results demanding the resignation of Belarusian President Alexander Lukashenko and the release of political prisoners, in Minsk, Belarus August 16, 2020. REUTERS/Vasily Fedosenko


Un article de Corentin PARISOT   – aussi disponible in ENGLISH


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Introduction 

Les événements dont la Biélorussie a été le théâtre ces derniers jours ont conduit à une violente répression des manifestations de la part du pouvoir en place et à l’exil de la chef de l’opposition en Lithuanie. Suite à la parution des résultats de l’élection présidentielle du 9 août, une vague de protestations traverse le pays, marquant une rupture franche entre une partie de la population et le pouvoir en place. Nombre d’instances internationales ont également dénoncé la conduite des élections. 

Mais cette crise politique est-elle un événement fortuit lié à l’élection ou est-elle le révélateur d’un mécontentement populaire plus profond ?  Cette crise est-elle pour autant organique? La réaction du pouvoir en place et son choix de réprimer sévèrement les manifestations sont-ils les symptômes d’un régime qui se sent chancelant ou au contraire une démonstration de force d’un pouvoir en place déterminé à se maintenir ? Quelles réponses Loukachenko pourrait-il décider d’apporter ? Quels sont les scénarios les plus probables pour cette crise et comment l’équilibre entre les acteurs s’en trouvera t-il modifié ? Y a t’il un risque d’affaiblissement de l’Etat Biélorusse pouvant conduire à l’établissement d’un foyer d’instabilité aux portes de l’Europe ? Quelles seraient les conséquences pour les pays limitrophes et les partenaires commerciaux de la Biélorussie ? Et comment l’équilibre géostratégique en Europe pourrait-il en être affecté ?

La crise politique au Bélarus est centrale aux préoccupations de Blue Europe. Peu importe l’issue, l’Europe Centrale et Orientale seront profondément affectées.

Cette crise intervient dans un contexte tendu, tant au niveau social, économique et international. Nous nous proposons de l’analyser dans toutes ces dimensions et d’en faire le suivi régulier. Cet article en particulier, premier de la série, se donne pour objectif d’éclairer nos lecteurs sur la situation de ce pays d’Europe Orientale méconnu en Europe occidentale.

 

EN BREF

La Biélorussie ou Bélarus est un État d’Europe Orientale, le pouvoir est aux mains d’Alexandre Loukachenko depuis 1994. Ce dernier est fréquemment accusé de pratiques autoritaires : le classement 2019 des pays selon leur indice de démocratie donne au Bélarus un indice de 3,13 sur une échelle de 10, le rangeant dans la catégorie des régimes autoritaires.

Malgré sa pratique dictatoriale du pouvoir, Loukachenko a longtemps bénéficié d’un fort soutien populaire, notamment grâce à une politique sociale réellement tournée vers le peuple. En effet, le pays se situe parmi les moins inégalitaires de l’OCDE (En 2016 l’indice de Gini du Bélarus était de 0,27, contre 0,32 – Source OCDE 2019). Cependant la crise économique, une mauvaise gestion des conséquences économiques du coronavirus, et surtout la corruption endémique et croissante (1) ont ébranlé le soutien dont bénéficiait le président Biélorusse, et permis l’émergence des forces d’opposition : le pays est actuellement confronté aux plus grandes manifestations depuis les années 90 et la chute de l’URSS. 

Une partie de la population biélorusse n’accepte pas les résultats de l’élection présidentielle du 9 août.  En cause, des élections probablement truquées. Loukachenko a été réélu dès le premier tour avec 80,08% des suffrages exprimés tandis que sa principale opposante, Svetlana Tsikhanovskaïa est créditée de 10,09% des suffrages. La participation a été de 84,27% des inscrits.  Il est impossible à ce jour affirmer que Loukachenko ait gagné les élections ou pas : on peut affirmer avec très peu de doutes que les élections ont bien été truquées. 

L’opposition a dénoncé les fraudes massives et conteste les résultats. Tsikhanovskaïa revendique la victoire et appelle Loukachenko à céder le pouvoir. Mais par crainte de pressions et face aux risques encourues en Biélorussie, Tsikhanovskaïa s’est réfugiée en Lituanie. De façon similaire, on peut cependant affirmer que Tsikhanovskaia n’a pas gagné les élections. 

La rivale de Loukachenko se démarque par l’aspect atypique de sa candidature : initialement pas candidate, elle a pris le relais de son mari, Sergueï Tsikhanovski, un blogueur emprisonné depuis le 29 mai. Plusieurs autres candidats ont également été emprisonnés. Les services de renseignements biélorusses n’ont pas fait évoluer leurs méthodes depuis la chute de l’URSS : à travers des méthodes brutales, la Biélorussie n’améliore pas son standing international. 

Seattle Time Drawing of Minsk Belarus Protests, 2020.
Le président Bélarusse, Lukashenko

Un État satellite de la Russie

Afin de comprendre la situation au Bélarus, il convient de dresser un rapide portrait du pays et des liens très étroits qui l’unissent avec la Russie. (2)

Un sentiment fort de proximité avec les russes est partagé par la population, en raison des liens historiques entre les deux pays, la Biélorussie ayant longtemps été partie intégrante de la Russie. Le territoire du Bélarus correspond à l’ancienne « Russie blanche ». Sur le plan culturel et linguistique, le russe est la langue usuelle de 70% de la population, le biélorusse n’étant la langue principale que de 23% de la population et seuls 29% des Biélorusse savent parler, lire et écrire le Biélorusse.

Sur le plan économique, la Biélorussie est fortement dépendante de la Russie, 47% des échanges ont lieu avec cette dernière. (source OMC 2019) Certains secteurs, comme la production de viande ou encore les tracteurs (très grosse productions bélarusienne) , n’ont pour unique débouché que la Russie. De plus le pays est totalement dépendant de la Russie quand à ses approvisionnement énergétique : achète son pétrole à un prix largement inférieur aux cours mondiaux, la Russie se servant de ses ressources énergétiques comme outil d’influence.  Toutefois il est à noter qu’une première livraison de pétrole américain a été livré au Bélarus à la mi-mai. (3) Ce n’est encore qu’une goutte d’eau dans la consommation énergétique biélorusse, mais le développement des infrastructures pétrolières et gazières de la région, dans le cadre de l’Initiative des trois mers, pourrait à terme permettre au Bélarus de diversifier son approvisionnement.

Ces éléments favorisent le rapprochement entre les deux pays, à tel point qu’un projet d’unification des deux pays progresse. En 1999 a été signé le traité sur la création de l’Union de la Russie et de la Biélorussie. Au terme du processus d’intégration les deux pays ne devrait former plus qu’une seule entité. Le processus a stagné, voir régressé avec la fin de l’union douanière en 2001. Le projet a été relancé par la Russie en 2019, de manière quasi unilatérale. Le Kremlin prévoit une union fiscale, douanière et énergétique d’ici 2021. Pourtant Loukachenko était peu favorable, voyant d’un mauvais œil la perte de contrôle de son pays. (4)

La Biélorussie et son dirigeant se trouvent donc dans une situation difficile, ses liens étroits avec la Russie et son manque d’ouverture sur l’Europe ne lui permettent pas de manœuvrer au plan international. Les autorités européennes ne l’invitent par ailleurs pas à un rapprochement, mettant la moitié de son administration sur la liste des personnes interdites de commerce dans l’Union européenne.  Loukachenko ainsi qu’une trentaine de responsables ont été interdit de visa par l’Union Européenne en 2006. De plus la Russie dispose de puissants moyens de pression pour forcer la main au dirigeant biélorusse : le Bélarus bénéficie d’importants rabais sur le prix du pétrole et du gaz, de l’ordre de 30%. Plus généralement, l’économie biélorusse est faiblement intégrée aux marchés mondiaux, elle n’est réellement ouverte que sur le marché russe. La Biélorussie n’a d’ailleurs pas été touchée par la crise de 2008, mais est entrée en récession en 2015, à la suite des sanctions économiques contre la Russie.

Offensive russe au Bélarus et troubles intérieurs

La relance du processus d’intégration du Bélarus et de la Russie dans une entité unique a débouché sur un refroidissement des relations russo-biélorusse. Loukachenko accuse la Russie d’ingérence dans les affaires de son pays. Ces accusations ont culminé le 29 juillet avec l’arrestation de 33 Russes, présentés comme des combattants de la société paramilitaire russe Wagner. Minsk les a accusé de fomenter des actes terroristes avec des opposants biélorusses, dans l’optique de déstabiliser le pays à la veille des élections présidentielles du 9 août. Malgré le refroidissement des relations, Vladimir Poutine a été le premier chef d’État à présenter ses félicitations à Loukachenko pour sa réélection, avant même la publication des résultats définitifs.

Malgré les tentatives d’ingérence russe dans les affaires intérieures biélorusses, il semblerait que Loukachenko se tourne vers la Russie. (2) Le président biélorusse a rejeté l’offre de médiation présentée par la Pologne et les pays Baltes et s’est entretenu le samedi 15 août avec Vladimir Poutine afin d’obtenir son soutien, il a évoqué une tentative de « révolution de couleur » dans son pays.

Les résultats de l’élection ont donné lieu à une importante contestation populaire, bien que rapportée au pays, elles sont minimes. Les Biélorusses ne sont pas adeptes des manifestations, pourtant des milliers de personnes sont descendus dans les rues du pays pour manifester leur hostilité au régime, réclamant de nouvelles élections et le départ de Loukachenko (environs 100’000 selon la majorité des medias, russes et occidentaux confondus). La répression policière a été particulièrement féroce avec plus de 7000 arrestations, des centaines de blessés ainsi que deux morts.  En parallèle, les manifestations prennent de l’ampleur, 200 000 personnes ont manifesté dans le centre de Minsk le dimanche 16 août (environs la moitié finalement). Le gouvernement biélorruse ne peut avoir qu’une confiance limitée dans ses forces de sécurité. La police ne suffisant pas, le pouvoir a mobilisé l’armée : cette dernière est une armée de conscription, par nature beaucoup moins fiable qu’une armée de métier. De nombreuses scènes de fraternisation ont eu lieu entre les manifestants et les forces de l’ordre. Des policiers se sont filmés jetant leurs uniformes à la poubelle, ne pouvant se résoudre à soutenir le régime.

Il est à craindre que la Russie s’ingère plus activement dans les affaires intérieures biélorusses, la présence de soldats russes en Biélorussie a été rapportée. Ces derniers utilisent le même mode opératoire employé en Crimée en 2014, à savoir des soldats cagoulés, sans drapeau ni insignes distinctifs, circulant dans des véhicules sans plaque d’immatriculation. De nombreux convois de véhicules militaires sans plaques ont été signalés en Russie, se dirigeant vers le Bélarus.

 

Une opposition particulière

La crise actuelle pourrait être perçu comme une révolution de couleur, anti-russe et pro européenne. Il n’en est rien. Les Biélorusses et les Russes ont le sentiment d’une identité commune, et il n’y a pas d’ hostilité envers la Russie au Bélarus. Ainsi, établir un parallèle avec le cas de l’Ukraine apparaît comme non pertinent.  Le cas ukrainien est particulier, l’ouest de l’Ukraine regardant du côté de l’ouest tandis que l’est (Donbass et Crimée) est pro-russe. Cette opposition est-ouest trouve ses racines dans l’histoire du pays. L’est est majoritairement peuplé de russophones, dont beaucoup se considèrent d’avantage Russes qu’Ukrainiens sur le plan identitaire. L’Ukraine est un pays agité par des revendications irrédentistes ou au minimum régionalistes. À contrario, le Bélarus est homogène quant à la composition de sa population avec peu de clivages.

Il est d’ailleurs aussi peu pertinent de parler d’un camp face au gouvernement, car il y a plutot deux opposition . Nous reviendrons sur ces différence dans le second article. 

Un autre facteur d’explication venant naturellement à l’esprit serait une opposition entre une classe moyenne citadine pro-européenne et anti-russe contre une classe populaire conservatrice et pro-russe. Ici encore il n’en est rien encore ici. La vague contestatrice agglomère toutes les classes de la société biélorusse, depuis les ouvriers des usines d’État, traditionnels soutiens du régime, jusqu’aux élites dirigeantes du pays, en passant bien évidemment par la classe moyenne. A ce titre, il est très important de faire remarquer que deux membres du système se sont présentés à la présidentielle contre Lukachenko :  Viktor Babariko est responsable du conseil d’administration de Belgazprombank, jusqu’à présent les milieux d’affaires biélorusse se tenaient à l’écart de la vie politique ; Valery Tsepkalo est un ancien diplomate  et a été ambassadeur aux États-Unis.

La vague de protestations au Bélarus est donc essentiellement tournée contre la personne et la pratique du pouvoir de Loukachenko. Ce dernier a longtemps bénéficié d’un large soutien populaire, mais ce dernier s’est totalement effondré ces dernières années sous l’action de multiples facteurs. Depuis la crise économique du milieu des années 2010, le Bélarus voit une dégradation des conditions de vie. La corruption mine le pays, alors que dans les années 90 Loukachenko avait fait de la lutte contre la corruption un de ses chevaux de bataille. Cette dernière a fini par revenir en force. S’ajoutant à tous ces facteurs, la crise du coronavirus peut être perçue comme un catalyseur de la colère populaire. La gestion de la crise du coronavirus a lourdement pesé sur la popularité de Loukachenko, ce dernier s’est moqué des malades en affirmant qu’un verre de vodka suffit à prévenir la maladie. (8)

La popularité de la principale opposante Svetlana Tikhanovskaïa, totalement inconnue il y a quelques mois, s’explique donc par un rejet de Loukachenko. Sa candidature a reçu le soutien de l’ensemble des opposants au régime. Son programme est d’ailleurs flou, principalement axé sur la lutte contre la corruption et la volonté de mettre fin au règne du « dernier dictateur d’Europe ».

Les conséquences potentielles

Peu importe le vainqueur pour la Russie, Loukachenko et la majorité de l’opposition sont pro-russes. Un scénario dans lequel le Bélarus s’écarterait de la Russie pour s’ouvrir sur l’Europe apparaît comme peu probable. Loukachenko ne pourra pas conserver le pouvoir sans l’appui russe, s’il fait appel à des troupes étrangères pour intensifier la répression, sa popularité sera définitivement enterrée. L’Union Européenne et les États-Unis réagiront certainement par des sanctions économiques (5,6), ce qui rendra le Bélarus encore plus dépendant envers la Russie qu’il ne l’est déjà. Dans cette éventualité, Loukachenko ne pourra plus s’opposer au projet d’Union de la Russie et du Bélarus, et la décennie 2020 verrait alors l’annexion du Bélarus par la Russie. Les conséquences sur le plan géostratégique seraient importantes. L’Ukraine se retrouverait cernée par la Russie. La situation deviendrait également critique pour les pays Baltes, ces derniers se retrouveraient quasiment coupés du reste de l’Europe, la distance séparant l’exclave de Kaliningrad de la Russie ne serait que d’une soixantaine de kilomètres. Cette mince bande de terre assurant une continuité territoriale entre les membres de l’OTAN est connue sous le nom de trouée de Suwalki, elle est d’une importance stratégique capitale. Si les Russes parviennent à en prendre le contrôle, l’OTAN ne pourrait pas secourir les pays Baltes en cas d’agression russe.

 

Outre la menace immédiate qui pèserait sur les pays Baltes, l’Ukraine et la Pologne, l’ensemble de l’Europe risqueraient d’être déstabilisés. La Russie prouverait une fois de plus qu’on peut agir contre le droit international. Une reculade de l’OTAN et de l’Europe sur l’annexion du Bélarus pourrait conduire à terme sur une volonté d’annexer les pays Baltes, l’Ukraine, la Moldavie. Une partie des élites dirigeantes russes ayant gardé la nostalgie de l’Empire soviétique et de nombreux Russes rêvent de restaurer la puissance russe.

 

Dans l’éventualité où Loukachenko serait contraint de céder le pouvoir à Svetlana Tikhanovskaïa, la Russie ne serait pas perdante. Elle ne propose pas d’alternative sérieuse, son programme se limitant à lutter contre la corruption et mettre fin au règne de l’autocrate. L’ensemble de l’opposition s’est rallié sous sa bannière, mais une fois élue elle ne disposerait pas d’une majorité cohérente. La totalité des députés de la chambre basse biélorusse soutiennent le pouvoir en place. La constitution biélorusse autorise le président de la République à dissoudre le Parlement et convoquer de nouvelles élections législatives. Dans ce scénario il apparaît probable que la coalition anti Loukachenko éclaterait, n’étant unie que par l’opposition à un homme et non autour d’un programme. De plus, les Russes disposent d’une influence considérable sur la société biélorusse, les médias russes étant très usités par les Biélorusses. Le Kremlin pourrait donc se servir de son influence pour favoriser les candidats les plus compatibles avec ses projets, aucun candidat n’étant de toute façon opposé à la Russie.

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