Écrit par : Fiona Panduri, Université de Pristina
Résumé
Cette étude examine le cadrage médiatique et la représentation idéologique de l’attaque de Banjska, un incident violent survenu en septembre 2023, impliquant des militants serbes et la police du Kosovo. À travers une analyse comparative basée sur un corpus de sources d’information en ligne internationales, albanaises et serbes, la recherche explore comment la langue, la culture et le contexte politique façonnent les récits publics. Les résultats révèlent des disparités importantes : les médias albanais présentent principalement cet événement comme un acte terroriste, les médias serbes adoptent souvent un langage neutre ou ambigu, tandis que les sources internationales reprennent largement les déclarations officielles. À l’aide d’outils tels que Sketch Engine, l’étude identifie des schémas dans l’utilisation des mots-clés et des stratégies discursives qui reflètent les intérêts nationaux et l’alignement politique. L’étude souligne la manière dont le langage et le discours façonnent les récits publics, révélant le potentiel des médias à renforcer les divisions ou à favoriser la réconciliation. Les résultats soulignent l’importance d’un journalisme équilibré, d’une recherche inclusive des sources et d’une éducation critique aux médias dans les sociétés post-conflit. Cette recherche contribue à une meilleure compréhension de la manière dont le discours médiatique influence la perception du public, la stabilité régionale et le développement démocratique dans les Balkans occidentaux.
Mots-clés : Cadrage médiatique, attentat de Banjska, représentation idéologique, analyse basée sur un corpus, relations interethniques
1. Introduction
Malgré les efforts continus visant à favoriser le dialogue et à promouvoir l’intégration européenne, les récents développements au Kosovo soulignent la fragilité persistante de la paix et la persistance de tensions régionales non résolues. Le principal défi se situe dans le nord du Kosovo, en particulier pour susciter l’allégeance au gouvernement kosovar de la part des municipalités à majorité serbe (Agimi 2016). Cette question, ainsi que l’objectif plus large du Kosovo d’intégration euro-atlantique, ont suscité un regain d’intérêt internationale à la suite de l’attaque de Banjska le 24 septembre 2023, lorsque des militants serbes ont lancé une attaque armée contre la police kosovare. Cette attaque a non seulement fait basculer les perceptions diplomatiques en faveur de Pristina (International Crisis Group 2024), mais elle a également souligné l’influence des conflits ethniques et politiques non résolus.
Bien que de nombreuses années se soient écoulées depuis la guerre en ex-Yougoslavie, son héritage reste ancré dans le discours politique et l’opinion publique. La lutte du Kosovo pour affirmer sa pleine souveraineté, en particulier dans le nord, continue d’être compliquée par des structures parallèles soutenues de manière informelle par la Serbie (Zweers et al. 2025). Dans le même temps, les réactions internationales ont évolué, reflétant de plus en plus les valeurs internationalistes libérales qui privilégient l’autodétermination et la gouvernance efficace plutôt que la souveraineté rigide (Peterson, 2014 ; Labarre 2007). Dans ce contexte complexe, les médias jouent un rôle central dans la formation de l’opinion publique. Alors que l’on attend des informations qu’elles soient objectives et factuelles (Kelly 2019), les médias sont rarement neutres. Les journalistes utilisent souvent des constructions grammaticales et des choix de mots standard qui attirent les lecteurs. La plupart du temps, les auteurs utilisent des termes linguistiques pour renforcer la portée des titres (Grabe, Zhou et Barnett 2001). Cette tendance à utiliser un langage particulier a également été observée dans la présente étude. Selon Bell (1995, p. 26), l’idée de l’histoire est importante pour l’actualité, et les journalistes produisent des histoires plutôt que des articles, avec une structure, un ordre, un point de vue et des valeurs. Parfois, tous les éléments mentionnés peuvent interférer avec l’histoire réelle. Herman et Chomsky (1988) affirment de manière célèbre que l’actualité n’est pas produite dans le vide, mais façonnée par des filtres idéologiques, un processus qu’ils appellent « lavage de cerveau sous couvert de liberté ». Les journalistes s’appuient souvent sur des récits, des citations et l’autorité institutionnelle (par exemple, les gouvernements, l’armée, les grandes organisations) pour construire une version des événements. Selon Potter (2013), la plupart des gens perçoivent les informations comme un reflet impartial de la réalité, sans se rendre compte que ce qu’ils consomment est souvent un récit construit.
Les universitaires et les observateurs politiques ont commenté la terminologie et le cadrage utilisés dans la couverture de l’attaque de Banjska, mais peu d’études en linguistique appliquée ont utilisé une analyse linguistique systématique pour examiner comment ce conflit est représenté dans différentes sources d’information. Cette recherche vise à combler cette lacune en analysant la manière dont l’attaque de Banjska est présentée dans les médias d’information en ligne albanais, serbes et internationaux, à l’aide de l’outil de corpus Sketch Engine afin de mettre en évidence la sélection des médias, les stratégies narratives et le cadrage idéologique. En substance, cette étude vise à obtenir des informations et à répondre à ces questions suivantes :
- Quels médias d’information en ligne ont couvert l’attaque de Banjska ?
- De quelle manière l’attaque de Banjska est-elle présentée dans les médias d’information en ligne albanais, internationaux et serbes ?
- Quels sont les récits prédominants utilisés dans la couverture de l’attaque de Banjska dans les médias d’information en ligne albanais, internationaux et serbes ?
2. Cadrage médiatique et idéologie dans la représentation de l’attaque de Banjska
Il est difficile d’illustrer la manière dont les médias se construisent lorsque les reportages sont façonnés par un cadrage idéologique. Par exemple, les médias américains tels que CNN, Newsweek et le New York Times ont tendance à cadrer la couverture internationale de manière à refléter l’alignement géopolitique, en associant souvent les pays à la Corée du Nord en fonction de leur statut d’alliés ou d’adversaires des États-Unis (Kim 2014). De même, en Serbie, les récits de la presse d’après-guerre entre 2004 et 2006 ont largement mis l’accent sur les auteurs des crimes et reflété de forts préjugés ethniques, en particulier dans les journaux nationalistes (Golčevski et al. 2013). Même les médias censés offrir des points de vue alternatifs, comme Al Jazeera English et Press TV, ont reproduit les schémas habituels du journalisme de guerre et du cadrage idéologique, réagissant souvent aux conflits par une contre-diabolisation et des récits de paix axés sur les événements plutôt que par un engagement constant en faveur d’une couverture conciliatrice (Ozohu-Suleiman 2014). Cette tendance n’est pas exclusive aux réseaux mondiaux : les journaux élitistes du Pakistan et de l’Inde se sont également fortement appuyés sur des cadres orientés vers la guerre dans leur couverture des relations indo-pakistanaises, privilégiant l’intérêt national et les tensions plutôt que le dialogue et les efforts de consolidation de la paix (Yousaf et al. 2018).
L’un des événements tragiques qui a retenu l’attention des médias nationaux et internationaux est l’attaque de Banjska. Le 24 septembre 2023, des militants serbes ont organisé une attaque armée contre la police du Kosovo dans le village de Banjska, au nord du Kosovo. Tout comme le traitement médiatique du soulèvement palestinien (Safty 1991), la couverture de l’attaque de Banjska reflète une tendance à présenter des événements politiques complexes à travers le prisme dominant de la nation ou de l’idéologie. La terrible attaque de Banjska, qui trouve son origine à la fois dans les tensions actuelles et les hostilités de longue date, souligne le risque élevé d’une nouvelle escalade des relations entre le Kosovo et la Serbie (Džihić 2025). Cet incident a entraîné la mort d’un soldat albanais du Kosovo, Afrim Bunjaku, qui a été décoré à titre posthume de l’ordre du Héros du Kosovo. Si l’attaque a attiré l’attention politique mondiale, elle a également fait l’objet d’une couverture médiatique importante.
Cette étude basée sur un corpus examine la manière dont l’attaque de Banjska a été couverte par les sources d’information internationales, albanaises et serbes sur Internet afin d’explorer la représentation complexe de l’incident. L’anglais est un moyen de communication mondial qui présente souvent une perspective distante sur les conflits régionaux, mais l’albanais et le serbe transmettent les voix des populations directement touchées par l’attaque de Banjska, chacune avec ses propres griefs historiques et son histoire. Un rapport récent de BIRN Serbia et Internews Kosova (2023) explore la couverture médiatique des relations entre le Kosovo et la Serbie, en soulignant les aspects positifs et négatifs. Si une grande partie de la couverture se concentre sur les incidents, les discussions diplomatiques et les initiatives politiques, les médias grand public ne parviennent souvent pas à présenter une perspective équilibrée, s’appuyant principalement sur des sources telles que des hauts fonctionnaires et des politiciens. Les citations directes de sources albanaises dans les médias serbes, et vice versa, sont rares. La recherche souligne l’importance pour les médias d’élargir leurs sources, y compris les opinions des citoyens ordinaires, et de mettre en avant les possibilités de coopération. Elle conseille aux journalistes de faire preuve de plus de discernement lorsqu’ils transmettent les propos des politiciens et exige une plus grande responsabilité de la part des gouvernements et des décideurs. En examinant la manière dont l’attaque de Banjska est présentée au-delà des frontières linguistiques et nationales, cette étude vise à favoriser le dialogue, à améliorer la compréhension mutuelle et à soutenir la coopération régionale, contribuant ainsi à des efforts plus larges en faveur d’une croissance durable et de la stabilité dans toute l’Europe.
3. Méthodologie
Les locuteurs disposent généralement d’un large choix de mots. Cependant, lorsqu’ils discutent d’un phénomène spécifique ou d’un groupe particulier de personnes, ils privilégient souvent une certaine terminologie. Ce choix peut façonner et renforcer une vision particulière de la réalité (Jaworska & Krishnamurthy 2012). C’est pourquoi l’utilisation d’une analyse basée sur un corpus offre une vision plus objective de la couverture médiatique. L’objectif de cette analyse comparative est de clarifier comment les caractéristiques linguistiques, les perspectives culturelles et les préoccupations géopolitiques façonnent la représentation médiatique de tels événements. Cette analyse comparative vise à contribuer à une meilleure compréhension du rôle du langage et des médias dans le maintien ou la réduction des tensions interethniques dans les zones touchées par des conflits. En mettant en lumière la manière dont l’attaque de Banjska est présentée et perçue au-delà des frontières linguistiques, cette étude espère promouvoir la discussion, l’empathie et, à terme, la réconciliation dans les Balkans et au-delà. Si une grande partie du travail en linguistique de corpus implique des outils quantitatifs et statistiques, le processus nécessite généralement une interprétation qualitative importante, en particulier lors de l’analyse des lignes de concordance (Baker et al. 2008). Des plateformes telles que Sketch Engine fournissent une gamme d’outils accessibles pour analyser de vastes ensembles de données textuelles historiques. Les chercheurs peuvent tirer parti de ces fonctionnalités sans avoir besoin de maîtriser des compétences techniques en codage, ce qui en fait une ressource fantastique pour toute personne travaillant avec des textes modernes anciens (Evans et al. 2021). Sketch Engine est un outil permettant de découvrir le fonctionnement des langues (Language Corpus Management and Query System 2019). Ses algorithmes examinent des textes réels contenant des milliards de mots (corpus de textes) afin de déterminer rapidement ce qui est courant dans la langue et ce qui est rare, inhabituel ou émergent. Il est également destiné à des applications d’analyse et d’exploration de textes. À l’instar des études précédentes qui privilégiaient les plateformes officielles par rapport aux canaux de communication en ligne individuels (Abdulmajid 2022), cette recherche se concentre sur la couverture fournie par les journaux en ligne établis. Ces sources ont été sélectionnées pour leur autorité éditoriale et leur influence représentative dans leurs contextes linguistiques et nationaux respectifs. Sketch Engine a été utilisé pour recueillir des données provenant de journaux en ligne, notamment des journaux anglophones, albanais et serbes. Il est important de noter que les domaines utilisés par Sketch Engine ont été choisis sur une base linguistique et non géographique. Par exemple, pour les pays anglophones, certains journaux sont situés aux États-Unis, mais aussi en Europe occidentale, en Europe du Sud-Est et au Moyen-Orient.
4. Résultats
Cette section présente les conclusions tirées de l’analyse de la couverture médiatique en ligne relative à l’attaque de Banjska. L’analyse comprend à la fois un décompte de la fréquence des sites d’information les plus fréquemment cités et une étude de concordance examinant les schémas linguistiques et discursifs présents dans les sources d’information albanaises, internationales et serbes. Le tableau ci-dessous présente les sites web de journaux en ligne utilisés pour l’analyse.
Figure 1. Sites web d’information pris en compte

Bien que Wikipédia soit une encyclopédie en ligne plutôt qu’un média d’information, elle a été incluse par Sketch Engine avec une fréquence de 8,5 %. Cependant, elle a été exclue de la présente analyse, car elle ne répond pas aux critères d’une source d’information.
Le tableau 1 présente la fréquence et les pourcentages relatifs de certains termes narratifs dans les corpus internationaux, serbes et albanais. Par exemple, le mot-clé « terroriste » est apparu 84 fois dans le corpus international (0,16 %), 29 fois dans le corpus serbe (0,05 %) et 106 fois dans le corpus albanais (0,32 %). « Attaque » figurait parmi les termes les plus fréquents, en particulier dans le corpus international (0,76 %).
Tableau 1. Fréquence des mots comparée entre les corpus internationaux, serbes et albanais
| Terme narratif | Corpus international (n = 53 450) | Corpus serbe (n=53 066) | Corpus albanais (n=33 342) |
| Terroriste | 84 (0,16 %) | 29 (0,05 %) | 106 (0,32 %) |
| Attaque | 406 (0,76 %) | 182 (0,34 %) | 111 (0,33 %) |
| Soldats | 0 (0,00 %) | 9 (0,02 %) | 2 (0,01 %) |
| Armée | 7 (0,01 %) | 25 (0,05 %) | 9 (0,03 %) |
| « Bunjaku » | 29 (0,05 %) | 27 (0,05 %) | 58 (0,17 %) |
5. La concordance comme outil d’analyse des corpus d’actualités
Pour interpréter le sens et les schémas des corpus d’actualités susmentionnés, les chercheurs s’appuient sur des concordances. Les outils de concordance permettent d’identifier les mots-clés particulièrement saillants dans chaque corpus. Cela aide les chercheurs à mener des analyses statistiques afin d’évaluer si les différences observées entre les ensembles de mots-clés sont statistiquement significatives ou simplement le résultat d’une variation aléatoire (Gere et al. 2019). Selon Barlow (2004), les concordances et les listes de mots représentent des versions transformées d’un texte, permettant aux analystes de l’explorer sous plusieurs angles. De plus, les concordances offrent aux utilisateurs un accès rapide et intuitif aux schémas linguistiques typiques (Kettemann 1995).
5.1 Analyse internationale des concordances
Sur la base de l’analyse des concordances, plusieurs conclusions et observations notables peuvent être tirées concernant la manière dont les médias internationaux ont couvert l’incident de Banjska. La couverture médiatique se concentre systématiquement sur un événement spécifique identifié comme une « attaque terroriste » qui a eu lieu à Banjska. Cet incident s’inscrit dans le contexte plus large des tensions persistantes entre le Kosovo et la Serbie, avec des références à l’implication serbe ou des accusations visant des groupes et des individus serbes. Les médias internationaux, tels que Deutsche Welle (DW), Le Monde.fr, Euractiv, Brussels Signal et la BBC, ont principalement relayé les déclarations officielles, qualifiant souvent l’attaque de Banjska d’« attaque terroriste » ou d’« acte terroriste », à l’instar du Parlement européen et des responsables du Kosovo, sans proposer d’analyse ou de commentaires indépendants supplémentaires. Beaucoup de journalistes s’appuient sur des institutions bien connues pour paraître objectifs. Cependant, cette approche peut finir par renforcer et valider les discours avancés par les gouvernements et les organisations internationales. Les articles mentionnent également fréquemment les enquêtes en cours et les rapports officiels, soulignant les efforts déployés pour déterminer les responsabilités dans l’attaque et mettant en avant l’implication présumée d’organisations ou d’individus spécifiques.
En outre, la concordance révèle certaines variations dans la terminologie. Alors que de nombreux médias utilisent directement le terme « terroriste », d’autres semblent plus prudents, suggérant un discours controversé sur la manière dont l’événement doit être qualifié. Cette variation reflète la sensibilité politique de l’incident et les différentes perspectives présentes dans le paysage médiatique international.
Figure 2. Lignes de concordance pour le mot « attaque » provenant de sources d’information internationales en ligne rendant compte de l’incident de Banjska

5.2 Analyse de concordance serbe
L’analyse de concordance révèle que le terme « napad » (qui signifie « attaque ») dépend du contexte et est utilisé de différentes manières dans les sources d’information serbes. Dans le cas de l’attaque de Banjska, la description des événements varie considérablement, allant d’attaques génériques à des caractérisations comme des actes terroristes. Si la majorité des médias ont adopté un ton généralement neutre, certains ont fait preuve d’une couverture sélective ou d’un cadrage nuancé susceptible d’influencer l’interprétation des lecteurs. Par exemple, Nedeljnik qualifie l’incident de « conflit armé entre un groupe de Serbes locaux et la police du Kosovo ». Le fait de présenter l’événement comme un « conflit armé » plutôt qu’une « attaque », il le réinterprète subtilement comme un affrontement entre deux parties, remettant ainsi en question le récit d’une agression contre les autorités de l’État.
Bien que l’article lui-même conserve un ton neutre, le titre « L’affaire « Banjska » un an après : l’UE réitère son appel, tandis que Kurti affirme qu’il s’agissait d’une « attaque terroriste » met en avant la terminologie utilisée par le Premier ministre du Kosovo. Ce choix introduit un élément de cadrage qui peut orienter le lecteur vers une perspective spécifique en mettant en avant l’étiquette « attaque terroriste ». De même, « Nova.rs » a publié le titre suivant : « Le drame de Banjska est terminé : un policier kosovar et trois membres d’un groupe armé ont été tués ; des Serbes du nord du Kosovo ont ouvert le feu ; Vučić a finalement réagi ». L’utilisation du mot « drame » minimise sans doute la gravité d’un incident violent ayant fait plusieurs morts. Si l’article lui-même relate les faits essentiels, la formulation du titre manque de la gravité attendue dans un reportage professionnel. Danas.rs a présenté une ambiguïté, soulignant l’incertitude quant aux détails de l’événement et reflétant les opinions des Serbes locaux qui honorent les défunts comme des combattants de la liberté et non comme des terroristes. L’utilisation récurrente du terme « Metohija » est également notable, car il a une connotation ethnopolitique et est controversé parmi le public albanais. Bien qu’il soit traditionnellement utilisé dans le discours serbe, il est souvent perçu comme offensant par les Albanais en raison de ses racines étymologiques dans le mot grec « metoh », qui signifie « terre de l’Église ». La région est connue pour sa concentration de monuments religieux serbes et sa proximité géographique avec l’Albanie (Petrović & Stefanović, 2010). D’autres médias tels que 021.rs, Blic.rs et Nova.rs qualifient fréquemment cet incident de « conflit armé » entre un groupe de Serbes locaux et la police du Kosovo. En revanche, les médias internationaux en langue serbe tels que Voice of America, BBC et Al Jazeera se sont principalement concentrés sur les réactions internationales, qui ont largement condamné l’attaque. Le média monténégrin Vijesti.me a rapporté : « Kosovo : un policier et trois assaillants ont été tués ; plusieurs personnes ont été arrêtées », adoptant un ton plus direct.
Figure 3. « Le drame de Banjska est terminé : un policier kosovar et trois membres d’un groupe armé ont été tués, des Serbes ont tiré depuis le nord du Kosovo, Vučić s’est enfin exprimé » (Nova.rs)

5.3 Analyse de concordance albanaise
L’analyse de concordance du terme albanais « sulm » (qui signifie « attaque ») dans la couverture médiatique en ligne de l’incident de Banjska révèle un cadrage cohérent et politiquement chargé dans divers médias albanais. Le mot « sulm » apparaît fréquemment aux côtés du qualificatif « terroriste », renforçant ainsi un discours dominant qui présente l’incident comme une « sulm terroriste » (attaque terroriste). Cette terminologie est souvent attribuée aux déclarations des responsables kosovars, des personnalités politiques albanaises et des représentants de l’Union européenne, reflétant un degré élevé d’alignement entre le discours médiatique et la rhétorique politique officielle. L’utilisation d’un langage cohérent joue un rôle clé dans la formation d’un récit national unifié. Elle identifie clairement le Kosovo comme une victime d’une agression extérieure et utilise stratégiquement le terme largement reconnu de « terrorisme ». Cette approche vise à rallier le soutien international et à valider les mesures de sécurité prises par l’État.
En outre, de nombreux médias attribuent explicitement la responsabilité de l’attaque à la Serbie, certains la décrivant comme un acte bien organisé orchestré par des groupes professionnels. Par exemple, un article affirme que l’attaque a été « entièrement mise en scène par l’État serbe » et la compare à des actions généralement associées à l’agression militaire russe, suggérant une utilisation délibérée d’un langage chargé émotionnellement et politiquement afin d’intensifier le récit. De plus, de nombreux articles soulignent la mort du policier kosovar Afrim Bunjaku, utilisant ce détail pour souligner la gravité de l’événement et susciter la sympathie du public. Dans l’ensemble, l’utilisation du terme « sulm » dans le corpus analysé reflète une position éditoriale et politique claire, s’alignant étroitement sur les discours nationaux et internationaux qui soutiennent la souveraineté du Kosovo.
Figure 4. Dukagjini et Pamfleti impliquent directement la Serbie comme étant l’orchestrateur, affirmant qu’il s’agit d’une « attaque terroriste considérée comme entièrement mise en scène par l’État serbe » et d’une « nouvelle attaque orchestrée par l’État serbe ».

6. Conclusions et recommandations
Cette étude a illustré la manière dont l’attaque de Banjska a été présentée dans les médias internationaux, albanais et serbes en ligne, mettant en évidence des schémas linguistiques distincts grâce à l’analyse du corpus. Les résultats révèlent une divergence significative dans le cadrage médiatique : les médias albanais ont construit un récit unifié d’une « attaque terroriste » orchestrée par la Serbie ; les médias serbes ont utilisé un langage varié et souvent ambigu qui a neutralisé la gravité de l’événement ; et les médias internationaux ont principalement amplifié les déclarations officielles sans interprétation indépendante.
Comme l’affirme Van Dijk (2015), les idéologies s’apprennent plutôt qu’elles ne sont innées. Elles se forment et se reproduisent généralement à travers le discours idéologique, tel que les articles d’actualité, les éditoriaux et les manuels scolaires. Une approche impartiale du discours médiatique est essentielle pour mettre en lumière les positions idéologiques sous-jacentes, en particulier dans le contexte du conflit actuel, qui représente une bataille de récits où la couverture médiatique réduit souvent la complexité à des dichotomies polarisantes. Comme le note Van Dijk (2006), cette manipulation diffère de la persuasion légitime en dissimulant les intérêts dominants, trompant ainsi le public. L’analyse basée sur le corpus présentée dans cet article visait donc à mettre en lumière ces méthodes de persuasion médiatique.
Cette nécessité devient plus urgente à la lumière de l’argument de Bohnet et Gold (2011) selon lequel une démocratisation durable nécessite une coopération pragmatique. La réalisation de ces objectifs pour le Kosovo dépendra d’un meilleur alignement sur la politique occidentale et d’efforts renouvelés pour rétablir la confiance avec les communautés serbes locales (Zorić & Deda, 2024). Dans ce contexte, l’utilisation de corpus linguistiques pour analyser le discours médiatique offre des outils précieux pour comprendre comment les récits sont construits. Associées à une recherche collaborative et transfrontalière, ces approches peuvent favoriser un dialogue plus approfondi et contribuer à la consolidation de la paix à long terme entre la Serbie et le Kosovo et ainsi qu’à l’échelle régionale. En encourageant une coopération fondée sur une compréhension commune, ces efforts s’inscrivent dans les objectifs plus larges de renforcement de l’unité européenne et de construction d’un avenir plus résilient et plus inclusif.
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